samedi 13 octobre 2018

On répond à la question SVP


Qui es-tu ? lui serine sans cesse cette voix, comme un grelot têtu.  Elle se dit qu’elle répondra plus tard à cette question trop pointue pour être innocente,  trop directe pour se contenter d’un regard dispersé, trop vaste pour se dissimuler dans une petite poche incognito, perdue entre un mouchoir et un bout de papier inutile.

Qui es-tu ? lui siffle le vent en écho à la petite voix, quand elle marche tête baissée, têtue et obstinée avec des soupirs plein la gorge, c’est pas possible qu’elle n’ait pas encore pu répondre à cette question qui fait toute la différence, il faudra bien qu’elle l’affronte un jour!

Qui es-tu ? Elle veut se taire encore, elle met sa main en bâillon sur la bouche, mais c’est trop tard, les mots sortent un à un en saccades indociles. Je suis. Je pense donc je suis, non quelqu’un d’autre avant elle, a dit ça déjà. Elle pense donc justement elle n’est pas, ou pas assez, ou pas tout à fait, elle passe trop de temps dans sa tête, et pas assez dans son cœur et son corps, là où tangue la vie, justement elle n’aime pas quand ça tangue, ça lui donne des nausées. Et de plus, puisqu’elle pense trop, elle a trop peu de temps pour vivre.



Picasso

lundi 1 octobre 2018

des acouphènes, parfois

Elle a beaucoup cherché. D'ailleurs elle cherche encore...

Elle a beaucoup cherché dehors, à l'extérieur. Et elle y a trouvé bien des choses, de tout, de rien, des choses qui s'achètent, qui s'ajoutent, qui se collectent, se collectionnent, qui s'offrent aussi parfois.

De tout, il y a vraiment de tout à l'extérieur. Il n'y a qu'à choisir, à prendre ou à laisser. Il y a toujours de nouvelles choses à cueillir sur les étals du monde, du neuf, de l'inédit, du performant, du laid, de l'inutile.

Alors elle est allée de l'un à l'autre, faisant son marché dans ce multiple, ce varié, ce changeant.
Tourbillon incessant...ça passe, ça casse, ça vient, ça meurt...
Voilà c'est ça ...ça meurt: rien ne dure, ni les gens, ni les choses, ni les états d'âme, ni la jeunesse, ni l'aujourd'hui.
Demain est toujours un autre jour. Hier il y avait de quoi pleurer (ou l'inverse), il y a de quoi rire aujourd'hui (ou l'inverse). La sable est mouvant,  les nuages passent et se lassent, la vague est mourante ...
Mourante, c'est le mot...
Si elle s'accroche à "dehors" elle finit par s'évanouir, se gommer dans le tellement multiple que tout finit par se cogner, par se nier...

Alors elle a timidement posé le pied à l'intérieur, dans le centre du centre
A commencé la descente profonde vers le plus profond d'elle-même
A eu peur de se perdre dans les méandres de ses contradictions, car il y fait noir bien souvent, les repères se perdent, les acouphènes se déclenchent puisqu'il n'y a plus d'autres bruits que ses bruits intérieurs

Tentation de revenir vers l'extérieur pour noyer les acouphènes dans les bruits rassurants du clinquant...

Chaque matin trop souvent, elle se réveille pour s'en aller ailleurs, partir, se quitter...
Et sa maison intérieure reste vide, en manque, en attente, déracinée, transplantée de lieu en lieu, de lien en lien.

Fermer les yeux un moment. Un long moment.
Cesser de scruter le reflet qu'elle offre d'elle aux autres et dont elle attend qu'ils lui disent qui elle est : mais qu'est-ce qu'ils en savent, après tout... elle seule a la réponse, pour peu qu'elle quitte le miroir trompeur

Fermer les yeux. Un long moment
Entamer la descente. Avec les acouphènes qui se déclencheront
C'est le prix à payer pour trouver son propre trésor intérieur



LinkWithin

Related Posts with Thumbnails